Respiration

Respiration et ultra trail : le moteur caché de la performance

On parle entraînement, nutrition, matériel. On parle rarement de la respiration. Pourtant, c’est elle qui détermine votre zone d’effort, votre gestion de l’énergie et votre résistance à la fatigue sur 20, 30 ou 40 heures de course. Maîtriser sa respiration sur un ultra trail, c’est avoir un moteur plus économique, une tête plus calme et des jambes qui tiennent plus longtemps.

La respiration nasale : le premier levier, le plus sous-estimé

Commençons par le plus simple — et pourtant le plus ignoré. La grande majorité des coureurs respirent par la bouche dès que l’effort monte. C’est un réflexe. C’est aussi une erreur qui coûte énormément d’énergie sur la durée.

Respirer par le nez en inspirant, même à allure de course, change fondamentalement la physiologie de l’effort :

  • L’air est filtré, réchauffé et humidifié avant d’atteindre les poumons. Cela réduit l’inflammation des voies respiratoires, particulièrement lors des longues nuits en montagne.
  • La production d’oxyde nitrique (NO) est multipliée. Le nez produit du NO en permanence — ce gaz dilate les vaisseaux sanguins et améliore l’oxygénation des tissus. Respirer par la bouche bypasse complètement ce mécanisme.
  • Le diaphragme travaille davantage, ce qui réduit la sollicitation des muscles respiratoires accessoires (épaules, cou, poitrine). Sur 30 heures de course, ce sont des milliers de contractions musculaires économisées.
  • La fréquence respiratoire naturellement ralentit. Moins de cycles respiratoires par minute = moins d’énergie dépensée à faire fonctionner le soufflet.

Le test de la respiration nasale

Voici un indicateur simple que j’utilise avec tous mes athlètes. Sur une sortie longue, essayez de maintenir la respiration nasale à l’inspiration. Si vous êtes obligé d’ouvrir la bouche pour inspirer, vous avez franchi votre seuil ventilatoire. Vous êtes en zone 3 ou au-delà.

Un ultra trail, c’est 80 à 90 % du temps en dessous de ce seuil. Si vous ne pouvez pas courir la montée en respirant par le nez, c’est que vous partez trop vite. La respiration nasale devient un régulateur d’intensité aussi fiable — sinon plus — que la fréquence cardiaque.

Au départ, c’est inconfortable. Le nez semble insuffisant. C’est une question d’adaptation : les voies nasales s’élargissent progressivement avec la pratique, et le seuil auquel vous pouvez maintenir cette respiration monte semaine après semaine.

Respirer lentement : l’art de ne pas gaspiller

La respiration rapide et superficielle est le signe d’un système nerveux en état de stress. Elle active le système sympathique (combat ou fuite), élève le cortisol, augmente la fréquence cardiaque et accélère la consommation d’énergie. C’est utile pour sprinter. Sur un ultra de 170 km, c’est catastrophique.

Respirer lentement — 4 à 6 cycles par minute au repos, 12 à 16 à l’effort modéré — active au contraire le système parasympathique. Le corps passe en mode économie d’énergie. La digestion fonctionne mieux. La récupération entre les montées est plus rapide. L’esprit reste calme.

La respiration cohérente cardiaque

La cohérence cardiaque, c’est une respiration à exactement 6 cycles par minute : 5 secondes d’inspiration, 5 secondes d’expiration. A ce rythme précis, la variabilité de fréquence cardiaque (VFC) est maximisée. Le système nerveux autonome se synchronise. Le niveau de cortisol baisse mesurables en quelques minutes.

Je la pratique chaque matin au réveil, avant de mesurer ma VFC. 5 minutes suffisent. C’est aussi l’outil que j’utilise en cas de coup de mou lors d’un ultra — s’asseoir 3 minutes, respirer en cohérence cardiaque, et presque tout se réinitialise.

La méthode Wim Hof : forcer l’adaptation

Wim Hof est un Néerlandais qui a traversé l’Arctique en short et couru un marathon pieds nus dans le désert sans s’hydrater. Sa méthode repose sur trois piliers : exposition au froid, respiration, et engagement mental. La partie respiration est particulièrement intéressante pour les ultra-traileurs.

Comment fonctionne la respiration Wim Hof

Le protocole de base se déroule ainsi :

  1. 30 à 40 respirations profondes et rapides (hyperventilation contrôlée) — inspirations complètes, expirations passives. On sature le sang en oxygène et on chasse le CO2.
  2. Rétention à poumons vides après la dernière expiration. Sans forcer. On attend. Le sang est si bien oxygéné que le signal de reprendre l’air tarde — souvent 1 à 3 minutes sans effort.
  3. Reprise + rétention à poumons pleins pendant 15 secondes. Puis on recommence, généralement 3 à 4 cycles.

Ce que ça produit dans le corps est remarquable :

  • Alcalinisation temporaire du sang (baisse du CO2)
  • Libération d’adrénaline sans effort physique
  • Activation du système immunitaire mesurable
  • Tolérance accrue au manque d’oxygène
  • Réduction du niveau d’inflammation systémique

Pour un ultra-traileur, cette tolérance au manque d’oxygène est directement transférable. Un col à 2 500 m d’altitude à 2h du matin, un passage difficile où le souffle manque — le corps entraîné à cette respiration gère ces situations bien différemment.

Important : la respiration Wim Hof ne se pratique jamais en eau, dans une baignoire, ou au volant. L’hypocapnie (baisse de CO2) peut provoquer une perte de connaissance. Toujours allongé ou assis, à jeun ou 2h après un repas.

La méthode en vidéo — que je pratique tous les jours

Voici la séance de respiration Wim Hof que j’utilise chaque matin. La vidéo démarre directement sur le protocole à 6 min 28 :

L’apnée : l’entraînement le plus direct de la tolérance au CO2

Je pratique l’apnée tous les jours. Pas pour performer en compétition — pour entraîner mon système nerveux à gérer le manque d’oxygène et à rester calme sous contrainte. J’arrive maintenant à tenir 3 minutes sans effort apparent. Ce n’est pas de la magie : c’est de l’adaptation progressive, comme n’importe quel entraînement physique.

Ce qui se passe lors d’une apnée statique :

  • Le CO2 monte progressivement dans le sang — c’est lui, et non le manque d’O2, qui déclenche l’envie de respirer.
  • La rate se contracte et libère des globules rouges supplémentaires dans la circulation.
  • Le rythme cardiaque ralentit (réflexe plongeur).
  • Le cerveau apprend à ne pas paniquer face à l’inconfort respiratoire.

Ce dernier point est peut-être le plus précieux pour un ultra-traileur. Sur un 170 km, vous allez traverser des moments où votre souffle est court, où votre corps panique, où l’envie d’abandonner est directement liée à une sensation respiratoire difficile. L’apnée vous prépare à rester calme dans cet inconfort.

Comment commencer l’apnée

On commence petit. Vraiment petit. Pas besoin de table de plongée ni de moniteur — juste un peu de méthode :

  • Semaines 1-2 : apnée statique à jeun le matin, allongé. Inspiration normale, rétention. Objectif : 45 à 60 secondes sans forcer.
  • Semaines 3-4 : ajouter 2 à 3 cycles Wim Hof avant. La saturation en O2 permet des apnées de 90 à 120 secondes dès les premières semaines.
  • Mois 2-3 : progression vers 2 à 3 minutes. Le signal d’envie de respirer arrive, on reste calme, on attend la prochaine vague. Elle passe.
  • Intégration quotidienne : 10 à 15 minutes par jour, le matin, avant le café. C’est un rituel, pas une séance d’entraînement.

En quelques mois, la tolérance au CO2 augmente significativement. Sur les sorties longues, vous remarquerez que les montées difficiles vous paniquent moins, que votre récupération entre les efforts est plus rapide, et que votre souffle reste contrôlé là où il s’emballait avant.

La natation : l’entraînement respiratoire que personne ne fait

Je recommande la natation à tous mes athlètes, pas uniquement pour le travail cardio-vasculaire ou le renforcement musculaire. Je la recommande pour ce qu’elle impose à la respiration.

Nager, c’est accepter de rester quelques secondes sans respirer à chaque cycle. En crawl, une respiration tous les 3 ou 4 mouvements de bras. En apnée sous-marine, c’est une longueur entière. Dans les deux cas, le corps s’adapte à fonctionner avec un accès réduit à l’oxygène, et apprend à gérer l’accumulation de CO2 sans paniquer.

Ce que la natation apporte spécifiquement à la respiration :

  • Coordination respiration / mouvement : exactement ce qu’il faut sur un trail difficile où le souffle doit s’accorder au pas, à la pente, au terrain.
  • Renforcement du diaphragme grâce à la pression de l’eau sur le thorax — nager est l’exercice le plus efficace pour muscler ce muscle.
  • Mini-apnées répétées : 10 longueurs de natation en crawl représentent des dizaines de courtes rétentions. C’est un entraînement au CO2 déguisé en natation.
  • Récupération active : une séance de 45 minutes à intensité modérée accélère l’élimination des métabolites sans ajouter de charge mécanique aux articulations.

Je nage une à deux fois par semaine en période de préparation. Pas pour performer en piscine — pour arriver sur les sentiers avec un système respiratoire plus solide et un système nerveux mieux calibré.

Respiration et gestion de l’effort en course : la stratégie concrète

Tout ça, c’est la théorie. En course, voilà comment ça s’applique :

En montée

Passez à la marche rapide dès que vous ne pouvez plus maintenir une respiration nasale confortable. Ce n’est pas un aveu de faiblesse — c’est de la gestion énergétique. Marcher en montée avec une respiration contrôlée est plus efficace que courir avec un souffle haché.

En montée, cherchez un rythme respiratoire qui s’accorde à vos pas : une inspiration sur 3 pas, une expiration sur 3 pas. Régulier, profond, nasal à l’inspiration si possible. Ce rythme devient automatique avec l’entraînement.

En descente

La descente est souvent là où la respiration s’emballe sans raison — la concentration sur le terrain, la vitesse, la sollicitation musculaire créent une tension qui remonte jusqu’aux poumons. Prenez l’habitude, dans les premières centaines de mètres de chaque descente, de vérifier votre respiration et de la ralentir consciemment si nécessaire.

La nuit

La nuit, quand la fatigue s’accumule et que l’esprit commence à s’épuiser, la respiration est souvent la première chose qui s’emballe ou se bloque. Avoir un protocole simple — inspiration nasale lente sur 4 pas, expiration buccale sur 4 pas — donne au cerveau quelque chose à quoi se raccrocher quand les pensées deviennent difficiles à contrôler.

En cas de crise

Si vous êtes en pleine crise physique ou mentale : arrêtez-vous. Asseyez-vous. Faites 5 cycles de respiration lente et profonde avant de décider quoi que ce soit. 90 % des envies d’abandon sur un ultra surviennent quand la respiration s’emballe et que le système nerveux entre en panique. Cinq respirations contrôlées changent l’état du système nerveux en moins de 90 secondes.

Le programme respiratoire sur 12 mois

Voilà comment j’intègre le travail respiratoire dans une préparation longue sur 12 mois :

PériodePratique quotidiennePratique hebdomadaire
Mois 1–35 min cohérence cardiaque matin + apnée 45–90 sec1 séance natation, respiration nasale sur toutes les sorties Z1
Mois 4–6Wim Hof 3 cycles + apnée 90–150 sec2 séances natation, apnée une longueur sur 3
Mois 7–9Wim Hof + apnée 2–3 min + cohérence cardiaque soir2 séances natation, respiration nasale maintenue jusqu’en zone 3
Mois 10–12Même routine, affûtage de la concentration mentaleNatation maintenue, intégration en course longue

Ce que ça change vraiment en course

Après deux ans à intégrer ce travail respiratoire dans ma préparation, voici les changements concrets que j’observe — chez moi et chez les athlètes que j’accompagne :

  • Les montées sont moins épuisantes à allure équivalente. Pas parce qu’on est plus fort — parce qu’on gaspille moins.
  • La nuit passe mieux. Le calme respiratoire ancre l’esprit quand tout devient flou.
  • Les crises sont moins longues. On reconnaît le signal, on sait quoi faire, on revient dans la course.
  • La récupération entre les sorties est plus rapide. Le système nerveux parasympathique prend le dessus plus vite après l’effort.
  • L’altitude est mieux gérée. Les cols à 2 500–3 000 m qui paniquaient avant deviennent gérables avec une respiration maîtrisée.

La respiration est le seul système du corps que vous pouvez contrôler consciemment et qui fonctionne automatiquement. C’est une porte d’entrée unique sur le système nerveux autonome. Les ultra-traileurs qui comprennent ça ont un avantage que personne ne peut leur enlever — parce qu’il est invisible et qu’ils le portent partout avec eux.

Découvre aussi mon guide complet sur la nutrition ultra trail — les deux piliers vont de pair. La respiration, c’est aussi l’un des outils les plus puissants pour rester lucide dans les moments difficiles d’un ultra — ceux que je décris en détail dans mon guide sur le mental en ultra trail. Tu veux travailler ta respiration dans le cadre d’une préparation structurée ? C’est quelque chose que j’intègre dans chaque suivi de coaching. Contacte-moi ici.

Bastien Liebgott
Bastien Liebgott
Ultratrailer & coach · UTMB Index 555
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Basé à Evilard, au pied du Chasseral. J'ai terminé la Diagonale des Fous (175 km / 10 107 m+) et plusieurs ultras à travers les Alpes et le Jura. Ce que j'ai appris en 8 ans de course, je le transmets dans les stages et les ressources de Prepa Ultra Trail.

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